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Prisons : les leçons de Robert Badinter

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Robert BadinterDommage qu'il se fasse si rare dans les médias... À l'occasion de l'examen du projet de loi pénitentiaire censé humaniser un peu les conditions carcérales, Robert Badinter était ce matin sur France Inter. Pendant près d'une demi-heure, l'ancien garde des sceaux de Mitterrand a parlé du problème des prisons avec beaucoup de verve. Dans ce climat sécuritaire où le moindre fait divers justifie les changements juridiques les plus populistes, la parole du socialiste considéré comme un homme "au-dessus des partis" donne un peu d'air. Il le concède, d'ailleurs, la voix grave : "Je considère que la gauche n'a pas fait tout ce qu'elle aurait dû faire pour les prisons".
Souvent accusé de laxisme vis à vis des délinquants du temps où il était ministre, Badinter avoue avoir dû souvent "pratiquer une politique de non-communication tellement ce que nous faisions était ressenti par l'opinion publique comme favorable aux criminels". L'impulseur de l'abolition de la peine de mort n'a pas toujours été populaire... mais il n'a jamais été populiste, mettant en place des mesures, très mal perçues par l'opinion de l'époque, pour rendre moins pénible l'incarcération .
Aujourd'hui, ces principes sont pourtant d'actualité. L'Europe continue de condamner la France pour ses conditions de détention, les prisonniers ont de très faibles perspectives d'emploi (et de réinsertion), "l'inflation carcérale" continue (une augmentation de 25% du nombre de détenus depuis 2002, selon lui) alors que le budget ne suit pas, la promiscuité ne faiblit pas (62.744 détenus pour 52.600 places) et certaines prisons ressemblent à des zones de "non-droit" [voir article précédent]. Des problèmes que Badinter n'a jamais cessé de ressasser depuis 25 ans, dénonçant parfois l'inertie de son propre gouvernement.
Robert BadinterEn 2009, le vieux sage peut encore se révolter, se félicitant de certaines améliorations du projet de loi (dont la deuxième partie est, selon lui, "un renversement extraordinaire par rapport à la politique pénale du gouvernement") et dénonçant l'insuffisance des réformes. Suit une pique subtile au gouvernement quand il souligne la façon très sarkozyenne de se placer invariablement du côté des victimes : "Oui au droit des victimes. Non à soumettre le droit des détenus à l'autorisation des victimes".
Badinter explique surtout très bien par, ce qu'il appelle la "loi d'airain", la réticence des "honnêtes" citoyens à voir les conditions des prisons s'améliorer alors que celle des plus défavorisée est si basse. La situation de crise actuelle ne le rend donc pas optimiste sur l'humanisation des bagnes.
Ce désenchantement n'empêche pas l'ancien garde des Sceaux à souligner les difficultés des prisonniers pour mobiliser l'opinion : "Cette misère là, vous ne la voyez pas. Par définition, ils ne défileront jamais". Badinter a tenté d'en témoigner dans une carrière traversée par quelques échecs. "Je ne suis pas, je crois que ma vie en témoigne, quelqu'un qui change ni de direction, ni de conviction", disait-il en 1983 [voir la cinquième vidéo, ci-dessous]. Bakchich.tv (avec les archives de l'INA) vous propose de vérifier que les idées prônées par Badinter n'ont, hélas, pas pris une ride.

►Par Laurent Macabies



Conditions difficiles du personnel pénitentiaire

Robert Badinter a exercé comme avocat pendant un quart de siècle. Son dernier combat à la barre est une victoire. Il parvient à faire condamner le négationniste Robert Faurisson (récemment remis "en scène" à cause de Dieudonné) en 1981, soit neuf ans avant la loi Gayssaud qui qualifie de délit la contestation de crime contre l'humanité. Le 23 juin de cette année-là, il est nommé ministre de la Justice et fait adopter par l'Assemblée nationale et le Sénat l'abolition de la peine de mort. Un projet qu'il porte depuis des années. Badinter, que les journalistes placent souvent dans la catégorie "Gauche humaniste" et qualifient de "marginal au PS", tente, dès sa prise de fonction, d'améliorer les conditions de vie dans les prisons. "Une justice nouvelle, plus libre et plus efficace", lance-t-il pendant sa première conférence de presse en juillet au cours de laquelle il insiste sur les conditions difficiles du personnel pénitentiaire, source de "tensions". Les médias évoquent les problèmes de la surpopulation carcérale.


Manque de moyens

Deux ans plus tard, les réformes pénitentiaires sont difficiles à mettre en place et Badinter se préoccupe entre autres de "'l'accroissement préoccupant des détentions provisoires". Mais, face à la contestation populaire, le ministre reste ferme : "S'agissant de ma politique, elle ne changera pas. C'est à dire que ce sera le progrès, l'humanisation continue dans les prisons". Badinter est conscient de  l'importance de l'opinion publique pour permettre de recueillir les fonds nécessaires. "Je sais bien que [l'état des prisons] requiert du pays tout entier, à la fois une prise de conscience et en même temps, des moyens nécessaires", dit-il calmement. Son credo pour faire passer les réformes : jamais sous la pression, jamais dans l'agitation.


Pas de récupération d'un fait divers

Juin 1983, le ministre est sommé de s'expliquer sur le meurtre de deux policiers par un délinquant "primaire" sortant de prison. "Quelle que soit la douleur qu'on éprouve, je ne laisserais pas mettre la justice française en cause et je n'accepterais pas une exploitation politique [...] de ces moeurs et de ces souffrances", dit-il. Des propos qui contrastent totalement avec ceux du gouvernement actuel lors d'évènements similaires. "Quand on dit que malheureusement la prison est l'école du crime et qu'on passe du stade du petit délinquant au stade de criminel, nous en avons l'illustration". Badinter se défend aussi de tout laxisme. Là encore, le ministre critique le manque de moyens (1% du budget national) et la surpopulation ("29.000 places pour 38.000 détenus"), le manque d'éducateur et la promiscuité en cellules (quatre personnes pour des cellules de deux). "Nous avons une des justices les plus pauvres d'Europe", soutient-il. "C'est vrai que j'ai quelques amertumes quand je vois que le budget de la Justice tout entier [...] représente les 4/5e de celui de la gendarmerie", conçoit-il en accusant indirectement la politique de son gouvernement.

De la difficulté de construire des prisons...

Au printemps 1985, les prisons sont toujours surchargées et des prisonniers se révoltent. Badinter, critique à nouveau le budget alloué à la Justice. Un coup de gueule mémorable. "Les prisons françaises ne sont pas l'honneur de notre pays", commence-t-il. Le ministre, l'air grave, ajoute : "J'ai eu cette humiliation au Conseil de l'Europe d'apprendre du ministre hollandais [...] que de tous les pays d'Europe du Nord, nous étions celui qui dépensait le moins par tête de prisonnier". Badinter, qui se surnomme avec humour le "Vauban pénitentiaire", insiste sur l'état déplorable des prisons et explique avoir trouvé "29.000 places pour 41.000 prisonniers". "Nous avons plus de 31.000 places, il y a 44.00 prisonniers", regrette-t-il. Le garde des Sceaux relève une autre difficulté dans la construction de nouveaux bâtiments : "Quand il s'agit d'implanter une prison, quelle que soit la couleur politique, j'ai la réaction municipale qui est toujours la même [...] c'est toujours pour la commune d'à côté".


La perception de l'opinion publique

Six mois plus tard, toujours combatif mais assez désabusé, Badinter explique qu'on lui fait toujours remarquer "à juste titre" qu'il y a "des priorités plus prioritaires" que de construire des prisons. Mais le ministre se révolte contre les établissements pénitentiaires si "inhumains" : "C'est indigne d'une société comme la nôtre". Badinter philosophe sur un autre problème de perception de cet endroit opaque et "mal connu" ("un lieu clos, par définition") : "Dans l'inconscient collectif, il y a cette vieille idée profondément enracinée : la prison, c'est un lieu où on met à l'écart. C'est aussi un lieu de peine. Par conséquent, c'est un lieu qui ne doit pas être autre chose qu'un lieu où on subit sa peine". Un avis que ne partage pas vraiment Badinter, dont la décision d'installer des télévisions a provoqué un sacré tollé chez les "braves gens" (comme dirait Brassens). Le ministre se veut pourtant optimiste et croit déceler un retournement de l'opinion publique : "Les Français se rendent mieux compte qu'avoir des prisons où se forgent des récidivistes, c'est un mauvais calcul".

Responsabiliser les prisonniers

Le ministre de la Justice inaugure le nouveau centre pénitentiaire de Maurzac (Dordogne) en janvier 1986. "La concrétisation de sa politique d'humanisation des prisons", indique le journaliste d'Antenne 2 qui y voit "une prison-modèle" qui pourrait être "la prison du XXe siècle". Le bâtiment est constitué de salles individuelles découpées en "unités de vie" à la place des cellules traditionnelles. Ces bâtiments sont censés briser l'isolement et l'ennui des prisonniers condamnés à de courtes peines et les obliger à se prendre en main. Sur le chantier, Badinter affirme que le but est d'éviter que les hommes incarcérés soient "infantilisés, déresponsabilisés, incapables d'initiatives personnelles. Bref, incapables d'affronter ce qu'est la réalité des hommes libres". Cet établissement a coûté moins cher que la prison de Fleury-Merogis (300.000 francs par prisonniers contre 400.000).


Un mois plus tard, Badinter quitte le ministère pour être nommé président du conseil constitutionnel. Le 20h de la deuxième chaîne retrace près de cinq ans ("presque un record") d'initiatives au sein du gouvernement. Badinter est ensuite resté 11 ans au conseil.

Déjà, la "loi d'airain"

Comme il le fera près de 16 ans plus tard sur France Inter, Badinter théorise sur la "loi d'airain", en vigueur dans la démocratie en 1992. "Il n'est pas possible d'améliorer la condition des prisonniers au-dessus du seuil des plus défavorisés [...] Le public ne le supporte pas [...] On dit, mais c'est inimaginable... il a été condamné... il a enfreint la loi... Et il serait mieux traité qu'un travailleur qui lui vit dans des conditions très difficiles? Il y a rejet", développe-t-il. Le ministre soutient que le seul endroit où il a vu des prisons humanisées étaient dans le nord de l'Europe, "des social-démocraties avancées, parce que les conditions des moins favorisés sont encore convenables". 16 ans plus tard, le discours n'a pas varié d'un iota.

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